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Cornemuses à miroirs du Limousin

 

Lorsque Eric Montbel, tout jeune joueur de cornemuse, s'est intéressé aux cornemuses à miroirs du Limousin, les "chabretas", il a effectué Dès 1976 de longues recherches de terrain en Limousin et ailleurs, et découvert de très nombreux instruments anciens. Il a donné à ces instruments un nouveau style et de nouveaux répertoires. Avec deux amis luthiers, Thierry Boisvert et Claude Girard, il a contribué à la renaissance de ces cornemuses. Voici quelques informations utiles sur les cornemuses à miroirs du Limousin.

Les" Chabretas" sont des cornemuses jouées et fabriquées autour de Limoges. On rencontrait de nombreux joueurs de cornemuse en Limousin au XIXème siècle: en Haute-Vienne, en Corrèze, en Dordogne, la cornemuse se nomme "chabreta", et celui qui l'utilise "chabretaire", dans cette langue d'oc parlée par tous jusqu'à la guerre de 1914. Les cornemuses jouées en Limousin furent très diverses : les plus récentes, d'importation auvergnate ou bourbonnaises, venaient du nord et du sud. Mais une cornemuse particulière fut longtemps fabriquée et jouée en Limousin: c'est elle que l'on nomme aujourd'hui"chabreta", ou "chabrette" par francisation, et c'est elle que fait entendre ces enregistrements.

Cornemuses à miroirs, car leur boîtier est toujours très décoré avec des petits miroirs sertis à l'étain, qui donnent à l'instrument sa beauté, son mystère. L'étrangeté de ces décorations évoque tout autant les symboles anciens d'une culture oubliée, que les signes de la religion catholique, plus proche de nous: ostensoirs, coeurs et étoiles, soleils...Tout l'instrument est du reste recouvert de signes tracés à l'acide et à la potasse: car les pièces de buis se prètent à ces décors d'artisan: le hautbois et son pavillon, les bourdons, le porte-vent ou le boîtier sont ainsi décorés de serpentins, de cercles, de points tracés ou gravés, de spirales qui ajoutent encore au mystère des miroirs. Certaines chabrettes anciennes portent de lourdes chaînes, qui rappellent des chapelets ou des bijoux. Chaque pièce de bois est renforcée par de nombreuses bagues d'étain, d'os, de corne noires et blondes. La poche elle-même est souvent recouverte d'une "robe" ou d'un "costume" comme disent les chabretaires, de velours, de soie ou de coton aux couleurs choisies: bref tout l'instrument est conçu et présenté comme une chose à voir autant qu'à entendre, dans une sorte de féminisation de l'objet, presque bijou, plus tout-à-fait instrument de musique. Cette curieuse propension des "chabretas" à transcender le rôle musical permet de les voir comme des icônes populaires, puissantes dans leur charge d'étrangeté et leur force sémantique, où tout fait sens, les matières, les formes, les décors, les sons et les systèmes musicaux.

De la musique des chabrettes, celle que l'on entendait aux XVIIIème, au XIXème siècle, nous savons peu de choses: les chabretaires sont morts avant la guerre de 1914, et les trois musiciens exceptionnels que j'ai rencontrés portaient seuls tout le souvenir d'un continent musical englouti : Camillou Gavinet, André Pangaud, Louis Jarraud qui m'ont tant appris. Car ils parlaient d'une époque enfuie où les cornemuses résonnaient partout: Camillou Gavinet de Chateau-Chervix, chabretaire, petit-fils de chabretaire et fabricant de chabreta, André Pangaud de Limoges, chabretaire, petit-fils de chabretaire, Louis Jarraud de La Croisille, chabretaire, neveu de chabretaire...faisaient revivre tous ces musiciens qui croisèrent leur jeunesse et dont quelques mélodies furent transmises: Pradeau dit "Lo Jai", Bazuel de Chateau-Chervix, Lo Becat de Jumilhac, Denis, Béjard, Faurilloux de Limoges, Chabrely de Luchat, Buisson, Lauret de St-Yrieix-la-Perche...la musique ainsi transmise possède les caractères communs aux cornemuses d'Europe occidentale, telles qu'on les rencontre en Gallice, en Languedoc, en Vendée, en Ecosse, en Flandres tout comme en Berry, Bresse, Basse-Auvergne ou Bourbonnais: des systèmes musicaux où le bourdon est omniprésent, bourdon sur lequel se développent des mélodies à caractère modal. Mélodies parfois anciennes, conçues dans cette esthétique particulière qui est celle des musiques à bourdon; mélodies parfois plus récentes, mélodies héritées d'un système tonal moderne, et "modalisées" par les musiciens populaires: valses, polkas, etc...Mais les chabretas du Limousin laissent entrevoir d'autres possibilités: leur échelle mélodique est presqu'entièrement chromatique, et permet donc des variations de mode à l'intérieur d'une même pièce musicale: tierces mineures ou majeures notamment. Le travail sur le son, par doigtés couverts et glissés, hérités des jeux de "cabrette" d'Auvergne, et par modification de la colonne d'air, offre une expressivité dont dispose peu de cornemuses occidentales. L'effet de "plainte" est obtenu en bouchant partiellement le pavillon du hautbois avec le genou droit, technique qui était utilisée par Camillou Gavinet et qu'il avait observé chez plusieurs chabretaires dans son enfance. La chabreta est dotée d'une anche double en roseau à ligature métallique pour le hautbois, d'anches en sureau pour les bourdons: il en résulte une douceur de son qui se prète à des répertoires mélodiques et chantants, pleins d'expressivité parfois pathétique. Ce que les vieux chabretaires exprimaient par les termes "faï planher", fais plaindre ou gémir, ou "faï darda", c'est-à-dire fais briller, darder, éblouir: dans tous les cas une affaire de chanson, de lumière et de brillance qui renvoie aux mystères esthétiques de l'objet et de ses miroirs, de ses symboles para-musicaux comme de sa musique symbolique. Tout un répertoire crypto-religieux fut du reste transmis avec l'instrument: cantiques, noëls, chants de quête, chants de la Passion. Mais à ces répertoires de chabretas, essentiellement recueillis en Haute-Vienne, entre Limoges et St-Yrieix-la-Perche, il m'a semblé intéressant d'ajouter des répertoires entendus eux aussi en Limousin, mais plus au sud: en Corrèze, dans les Monédières, auprès de joueurs de violon encore en activité dans les années 1980: Julien Chastagnols de Chaumeil, Léon Peyrat de Saint-Salvadour, Michel Péchadre d'Ussel mais originaire de l'Artense...La filiation mélodique et stylistique me semble encore évidente à l'écoute des enregistrements effectués dans ces années-là, même si rien ne permet d'affirmer que ces airs furent un jour joués à la chabreta: mais qu'importe? Ils le sont aujourd'hui, et ouvrent des possibilités magnifiques aux cornemuses du Limousin: par exemple cette sous-tonique variable, descendue à un ton presqu'entier par doigté, comme le font les violonaires de Corrèze et d'Auvergne; ce jeu de fioritures particulièrement riche et complexe, avec rappel de bourdon; ce travail de son, par l'emploi alternatif du vibrato ou des notes jouées "sèches"; ce répertoire enfin, ou les "borrèias", les bourrées ternaires se taillent une place royale. J'ai choisi ici de ne jouer que des bourrées, des cantiques et quelques mélodies lentes: parceque la beauté mélodique des bourrées anciennes est celle qui me touche le plus, parceque le "swing" et le "groove" de ces musiciens d'un autre âge me semble incroyablement moderne et séduisant pour nos générations, parceque cela s'apparente au blues rural et à l'universalité de son expression.

La chabreta est une cornemuse dotée d'un hautbois et de deux bourdons: le gros bourdon repose sur le bras du musicien, il est accordé une octave en-dessous du petit bourdon, c'est-à-dire deux octaves en-dessous de la tonique du hautbois.
Le gros bourdon est composé de plusieurs segments, le premier étant percé de trois tuyaux parallèles reliés, permettant d'obtenir une tonalité grave pour un encombrement réduit. Les chabretas sont généralement des cornemuses de tonalités aigues, comme les deux instruments en SIB entendus ici. Mais il existe des chabretas beaucoup plus graves, que l'on nomme alors des "chabras" en langue d'oc : la chevrette, la chèvre. Le hautbois présente cette originalité de possèder une petite clef double, articulée par le petit doigt, qui permet de jouer la note la plus grave. Cette clef est protégée par un barillet de corne ou d'os, comme sur les hautbois de la Renaissance. Le hautbois se termine par un pavillon en cloche, souvent creusé intérieurement, qui permet d'accentuer l'effet de "résonateur" bouché avec le genou. Le boîtier de la "chabreta" est recouvert de nombreux miroirs décoratifs, qui contribuent à un effet de religiosité séduisant: les motifs d'ostensoirs, de soleils, de tetramorphes, de croix et de signes empruntés au vocabulaire de la Contre-Réforme permettent d'imaginer une utilisation de ces cornemuses par des Confrèries au XVIIIème siècle à Limoges. Les fabricants populaires du Limousin ont reconduit d'âge en âge ces décors sans en percevoir tout le sens religieux, mais en reconnaissant-là un"sens" général qui serait celui du Sacré, de l'étrangeté du signe, de la poésie d'un signifiant dont on a perdu le message: miroirs, étain, chaînes. Cette esthétique d'inspiration religieuse s'ajoute aux traits particuliers de la culture populaire, présents sur les cornemuse depuis fort longtemps: matières animales, de chèvre surtout, telles que peau, corne, os, matière végétales comme le buis, le prûnier, le cerisier, le sureau. Les noms que les musiciens donnent aux pièces de l'instrument portent la mémoire longue de cet héritage populaire ou l'animal est humanisé: la "tête" pour le boîtier, la "langue" pour l'anche, la "peau" pour la poche, le "pied" pour le hautbois...Ainsi les chabrettes du Limousin montrent-elles une superposition, ou plutôt une stratification, de sens et de signes renvoyant à des âges successifs de l'histoire des mentalités. Et la beauté de ces objets doit beaucoup à cette fusion d'esthétiques où un homme a réuni dans un même objet d'art le souvenir de gestes et de styles qui furent ceux d'autres hommes, porteurs d'autres messages.
Chabretas : L'exposition. En 1999, Eric Montbel a dirigé aux côtés de Florence Gétreau et de Thierry Boisvert l'exposition "Souffler c'est jouer: chabretaires et cornemuses à miroirs en Limousin", présentée au Musée National des ATP de Paris et à St Yrieix la Perche (87). 70 cornemuses à miroirs ont été montrées pour la première fois. Le catalogue, dont la réalisation graphique a été assurée par Thierry Boisvert, présentait un certain nombre d'articles de fond sur ces cornemuses. En cliquant sur les photos vous serez redirigé vers mon ancien site consacré à ces cornemuses et à cette exposition.

Le catalogue de cette exposition est disponible ici.

Chabretas : Le disque.

J'ai enregistré pour Al Sur un disque consacré au répertoire et au style particulier de cette cornemuse ancienne du Limousin, "Chabretas".

Vous le trouverez par exemple ici.

J'ai également publié un livre-bilan de mes recherches sur les cornemuses à miroirs, résumé de ma thèse de doctorat d'ethnomusicologie. Vous pouvez en lire ici le compte-rendu par Jean-Christophe Maillard.

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Grandes Cornemuses à Miroirs

Fin 17° siècle

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Premier Atelier de Limoges

Fabricant anonyme fin 18°

Second atelier de Limoges

Fabricant anonyme vers 1850

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Atelier de St-Yrieix-la-Perche

Fabricant anonyme, vers 1880

Boitier Bazuel.tif
Boitier Sinier.tif

Louis Maury

Vers 1880

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Felix Chabrely

Vers 1900

Elie Béjard

Vers 1900

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François Denis et autres
Inclassables

Divers facteurs anonymes

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